L'école Shotokan de Sensei Funakoshi

Une photographie de Gichin Funakoshi est accrochée au mur principal
de beaucoup de dojo européens du karaté   de différentes écoles. Son image est souvent associée à celle du karaté et l'on considère parfois que Gichin Funakoshi est le «créateur du karaté moderne» bien que, historiquement, ce ne soit pas exact, comme nous venons de le voir avec l'oeuvre d'Ankô Itosu. Il s'agit d'une confusion entre la modernisation du karaté qui a eu lieu au début du xXe siècle et sa diffusion.
Gichin Funakoshi a en effet été le premier à diffuser le karaté au centre du Japon et, par la suite, son école du karaté s'est largement diffusée dans le monde entier.

Gichin Funakoshi (1868-1957) G. Funakoshi naît à Okinawa en 1868, première année de l'ère Meiji, période où le Japon passe de la féodalité à la modernité. Il appartient à une famille de fonctionnaires très attachée à la tradition malgré une situation économique souvent instable. Il commence à pratiquer le karaté vers l'âge de 12 ans sous la direction d'Ankô Asato, un des disciples les plus brillants de Sôkon Matsumura. A. Asato a une grande réputation comme un maîÎtre de l'art du té ou tôdé. G. Funakoshi est cependant le seul disciple qu'on lui connaisse. Cela est dans la logique de l'ésotérisme de la transmission du karaté avant le XXe siècle. G. Funakoshi, camarade de classe du fils ainé d'A. Asato, va souvent jouer chez lui, et est peu à peu attiré par son art. Devenu le disciple passionné d'A. Asato, il continuera toute sa vie d'approfondir le karaté.

Il devint enseignant et y resta plus de 30 ans. C'est au début de sa carrière dans l'enseignement scolaire que G. Funakoshi fait la connaissance d'Ankô Itosu, ami intime d'A. Asato, également disciple de S. Matsumura. A. Itosu est lui aussi connu comme un grand maître, mais à la différence d' Asato, il s'intéresse aux problèmes d'éducation dans le système scolaire alors en voie d'élaboration. Suivant le conseil d'A. Asato, G. Funakoshi sera désormais le disciple de ces deux maîtres. Tous deux ont le même prénom, à peu près le même âge, ont été formés par le même maître, mais chacun a sa conception du karaté. Leur idées différent autant que leurs morphologies. Il part ensuite pour Tokyo présenter et diffuser dans le centre du Japon l'art de son île natale.

Lorsqu'il fonde son école de karaté, son expérience d'éducateur se manifeste dans son rapport avec ses élèves qui le respecteront d'autant plus qu'en même temps que le karaté, il enseigne une manière de vivre.

En 1921, le Prince impérial en voyage vers l'Europe s'arrête à Okinawa. C'est un événement exceptionnel. A cette occasion G. Funakoshi est chargé de diriger une démonstration du karaté faite par des écoliers. En 1922, un an après cet événement, une Exposition nationale d'éducation physique est organisée à Kyoto et G. Funakoshi y est envoyé pour présenter le karaté d'Okinawa. Il pense retourner à Okinawa après ces démonstrations. Mais J. Kanô, fondateur du judo, qui occupe des fonctions importantes au ministère de l'Éducation, l'invite à faire une présentation du karaté dans son dojo Kôdôkan à Tokyo. En acceptant sa demande, G. Funakoshi avait pensé prolonger son séjour à Hondo de quelques jours seulement. Mais à la suite des encouragements reçus de J. Kanô après cette démonstration, il finit par décider de rester à Tokyo pour y diffuser l'art de son pays.

A l'âge de 53 ans, G. Funakoshi quitte donc ses fonctions d'enseignant et, laissant sa femme et ses enfants à Okinawa, commence à vivre seul à Tokyo, pour faire connaître le karaté. Il se retrouve sans travail, mais avec la passion de faire connaître l'art de sa région aux Japonais qui considèrent un peu celle-ci comme une île étrangère. A cette époque, la population d'Okinawa aspire à affirmer son identité culturelle et nationale japonaise; Funakoshi ne fait pas exception, et sa passion pour la diffusion de karaté est une manifestation de cette volonté collective. La démonstration du Kôdôkan a eu lieu le 17 mai 1922.

Shinkin Gima, originaire d'Okinawa et étudiant de l'université, qui participait à cette démonstration raconte : "Pour la démonstration, maître Funakoshi a fait d'abord la présentation du karaté d'Okinawa et de l'itinéraire de chacun de nous. Puis il a exécuté le kata Kûshankâ; ensuite j'ai exécuté Naifanchi. Après la démonstration des katas, nous avons montré un exercice de combat conventionnel... "

Après la démonstration maître Kanô a dit: « Monsieur Funakoshi, je pense que le karaté est un art martial honorable. Si vous pensez le diffuser à Hondo, je pourrai vous apporter une aide, quelle qu'elle soit. Dites-moi ce que je peux faire pour vous. ». Il est probable que c'est à la suite de ces paroles d'encouragement que maître Funakoshi a décidé de renoncer à retourner à Okinawa. N'ayant aucune ressource, G. Funakoshi travaille comme concierge dans une pension pour étudiants originaires d'Okinawa, appelée Meisei-juku. Pouvant à peine payer le loyer, il lui faut donc gagner de quoi se nourrir; pour cela, il obtient la permission d'utiliser la salle de conférence pour enseigner le karaté. Au bout de deux ou trois ans, le nombre d'élèves commence à augmenter. Des groupes d'étudiants de plusieurs universités forment des clubs du karaté.

C'est vers 1930 qu'il commencera à transcrire kara avec l'idéogramme qui signifie « vide ». Avec la montée du nationalisme, l'idéogramme « Chine » apparaît comme une gêne pour l'intégration du karaté dans la tradition du budo japonais et aussi pour sa diffusion. C'est dans cette ambiance sociale que G. Funakoshi choisit, pour écrire le son kara de karaté, de remplacer l'idéogramme signifiant Chine par celui qui a le sens de vide. Il explique ce choix par ces deux petites phrases de l'enseignement bouddhiste zen :

Après avoir choisi les idéogrammes, G. Funakoshi ajoute au terme karaté le suffixe dô (voie) et l'art s'appelle dorénavant karaté-do. Ce terme est adopté en premier par le groupe des karatékas de l'université Keiô qui encouragent G. Funakoshi à l'utiliser publiquement. Nombre d'anciens adeptes d'Okinawa critiquent alors sévèrement G. Funakoshi pour l'adoption de ce terme. Quelques années plus tard presque tous les experts auront adopté cette terminologie. Ces faits témoignent de la différence de filiation entre le karaté d'Okinawa et le budo japonais, car la notion de dô n'était pas implicitement présente dans le karaté d'Okinawa comme elle l'était dans le budo. L'effort d'adeptes comme G. Funakoshi a tendu à intégrer la culture du budo
pour hausser la qualité du karaté.

En 1935, G. Funakoshi écrit son ouvrage le plus important intitulé Karatédo kyôhan (texte d'enseignement du karaté-do). C'est sans doute la période la plus heureuse de sa vie. Déjà plusieurs des universités de Tokyo ont adhéré à son enseignement, le nombre d'élèves augmente, il va chaque jour enseigner dans une université différente. Sa situation matérielle s'améliore. Le premier dojo de karaté est construit en 1938 par ses élèves qui ont cotisé depuis plusieurs années dans ce but et s'appuient sur les réseaux d'anciens élèves de leurs universités. G. Funakoshi nomme ce dojo « Shôtôkan » (La maison dans le bruissement de la pinède). Pourquoi le nom de Shôtôkan ? G. Funakoshi composait depuis sa jeunesse des poèmes qu'il calligraphiait avec un art remarquable. Or, il avait choisi comme pseudonyme de calligraphe Shôtô (bruissement de la pinède). Son pays natal était en effet dominé par le château de Shuri que prolongent des collines puis des monts couverts de forêts de pins.

C'est au printemps 1938 qu'il place l'enseigne « Shôtôkan » (kan signifie maison ou dojo) devant son dojo. Ce nom sera par la suite utilisé pour désiglielson école. G. Funakoshi est alors âgé de 70 ans. A partir de cette époque, il établit un système de « kyû » et de « dan » pour marquer les grades des élèves et élabore l'enseignement qui est dispensé par ses anciens élèves. Il délègue dans chaque université la responsabilité de l'enseignement à l'ancien élève le plus avancé en karaté et celle de son dojo Shôtôkan à son troisième fils, Yoshitaka. Le travail de Funakoshi consiste à venir chaque jour dans les différentes universités pour donner des conseils et enseigner. Déjà plus d'une dizaine d'universités se sont affiliées au Shôtôkan. Son école commence à s'élargir en dehors de Tokyo avec l'installation de ses anciens élèves en province. Funakoshi effectue donc, de temps à l'autre, un voyage d'enseignement plus ou moins long.

Un des fils de G. Funakoshi, Yoshitaka, s'est formé au karaté afin de se préparer à succéder à son père à la tête du Shôtôkan. Bien que maladif depuis l'enfance, Yoshitaka devient sur le tard, au prix d'efforts ardents, un expert incontestable de son art. Il apporte au karaté de son père plusieurs modifications que celui-ci n'apprécie pas toujours. Yoshitaka introduit plus d'ampleur et de dynamisme dans l'exécution des techniques. Le style actuel du Shôtôkan provient plus de Yoshitaka que de son père.

Yoshitaka Funakoshi prend l'initiative d'introduire l'exercice du combat libre dans son enseignement, ce qui est mal accepté par son père. De fait l'écart se creuse de plus en plus entre les manières de pratiquer et d'enseigner le karaté du père et du fils, aussi bien au point de vue technique que moral. Yoshitaka et quelques adeptes du Shôtôkan, lors d'un voyage à Osaka, font un entraînement commun avec des adeptes du Gôjû-ryû. Ils organisent une rencontre de combat libre ce qui était naturel à cette époque où la tension militariste était forte.

Les rencontres entre les différentes écoles tournaient très facilement à l'affrontement réel; de plus il n'y avait alors aucune règle pour les combats de karaté. Bref au cours de ce combat la défaite de Yoshitaka et ses amis est indéniable. D'après plusieurs témoignages c'est au retour de ce voyage que Yoshitaka prend l'initiative d'introduire l'exercice de combat libre dans l'entraînement du Shôtôkan, et élabore des techniques et des stratégies pour le combat libre. Son attitude de recherche de l'efficacité en karaté creuse
un fossé entre lui et son père.

Après la guerre en 1947, Yoshitaka meurt. Les anciens éléves reforment l'école Shotokan. En 1949, se constitue la Japan Karaté Association (J.K.A.) ayant à sa tête Gichin Funakoshi, âgé de 81 ans. Il semble un moment que l'unité de l'école Shôtôkan soit établie. Mais dès le début des années 50, les divergences d'opinion sur les manières de pratiquer et d'enseigner le karaté, et aussi sur l'organisation de l'école sucitent des conflits. Le nombre des pratiquants continue toutefois d'augmenter d'année en année. Les contradictions au sein de l'école Shôtôkan éclatent quand Gichin Funakoshi meurt en 1957 à l'âge de 89 ans.

G. Funakoshi enseigna dans son école les quinze kata classiques d'Okinawa, rnais il choisit pour chaque kata une image représentative avec des idéogrammes qui correspondaient au système de prononciation japonaise; ainsi la plupart des kata de Shôtôkan ont une appellation différente de celle qui est utilisée dans les autres écoles où se pratiquent des kata de même origine. L'appellation classique d'Okinawa n'évoquait rien d'autre qu'un son, mais avec Funakoshi chaque nom de kata correspond à une image symbolique véhiculée par l'idéogramme et le son.

Les changements ont été les suivants:

Pinan est devenu Heian qui signifie la paix ou la tranquillité. Il existe cinq kata de ce nom.
Naifanchi est devenu Tekki qui signifie cavalier d'acier, ce qui représente la position du corps solidement placé dans une posture qui évoque un cavalier; l'image de l'acier renforce l'attitude exigée pour exécuter ce kata.
Kûsankû est devenu Kankû qui signifie regarder le ciel, ce qui est symbolisé par la posture et le geste du début de ce kata qui conduit à un état d'esprit grand ouvert.
Sêshan est devenu Hangetsu qui signifie la demi-lune, ce qui correspond la position et à la manière de déplacer les pieds en demi cercle requise pour ce kata.
Chintô est devenu Gankaku qui signifie la grue qui s'est posée sur un rocher, cette image correspondant à une posture particulière dans ce kata.
Wanshû est devenu Enpi qui signifie le vol de l'hirondelle, évoqué par la rapidité d'exécution de ce kata et
par un mouvement où l'on saute en tournant.

L'appellation des autres kata n'a pas été modifiée mais il donna aux idéogrammes un sens différent :
Les idéogrammes de Passai ou Basai signifient « traverser ou détruire la forteresse », ce qui évoque la rapidité
et la puissance des mouvements de ce kata.
Les idéogrammes de Jion reprennent le nom du temple bouddhique « Jion ».
Les idéogrammes de Jitte signifient les dix mains, c'est-à-dire les dix adversaires; c'est donc le kata dans lequel on s'entraîne à des techniques contre dix adversaires; d'autre part un passage de ce kata où les bras sont levés, largement écartés évoque l'idéogramme dix (en forme de croix).

Ces quinze kata ont été enseignés par Funakoshi. Et plus tard onze autres kata ont été rajoutés : Kankû-shô, Bassaï-shô, Sôchin, Nijûshiho, Gojûshihodaï, Gojûshiho-shô, Meikyô, Unsû, Chintei, Jiin, Wankan. Le registre des katas du Shôtôkan compte généralement ces vingt-six katas.

Les trois courants pratiquent les mêmes katas et, sur ce plan, le Shôtôkan est unifié. Parmi ces katas, il faut distinguer deux groupes: ceux qui ont été enseignés par G. Funakoshi, et ceux qui ont été étudiés dans le dojo « Shôtôkan » en dehors de son enseignement. Certains enseignants de Shôtôkan pensent que les quinze katas de départ suffisent largement et refusent d'inclure les autres dans leur pratique et dans leur enseignement.